Paysages

"En se situant à l’encontre de toute position naturaliste ou quantitativiste, on peut dire que le paysage est la réalité de l'espace terrestre perçue et déformée par les sens et que son évolution repose entièrement entre les mains des hommes qui en sont ses héritiers, ses auteurs, ses responsables. Ils peuvent J'aménager de telle manière qu'il rende service au plus grand nombre, mais aussi le négliger ou en abuser jusqu'à le rendre inutilisable, voire hostile. Cela revient à faire du paysage une affaire politique. Les paysages reflètent largement les principes politiques gérant les sociétés. Mais le degré de complexité technique des paysages actuels fait que beaucoup de politiciens ont abandonné leurs prérogatives entre les mains de techniciens, ingénieurs, juristes ou autres, qui par le fait sont devenus des technocrates. Pour ce qui relève de la France, la loi de décentralisation de 1982 devrait avoir pour effet de replacer les politiques face à leurs responsabilités : la réussite du contrôle de l'environnement

tient uniquement au degré de satisfaction des usagers permanents et temporaires des paysages. Elle ne peut être que le fruit d'un dialogue entre de multiples intervenants, sous l'arbitrage du responsable politique, l'usager étant la fin ultime.

Un concept flou

Le mot paysage apparaît pour la première fois dans le dictionnaire français-latin de Robert Estienne publié en 1549. Il désigne à cette époque une toile de peintre représentant une vue champêtre ou un jardin. Les historiens et les critiques d'art continuent d'ailleurs à l'utiliser dans ce sens et, pour beaucoup de Français, le mot paysage désigne le milieu naturel non transformé (sous-entendu, gâté) par l'homme. Cette vision rousseauïste est fréquente chez les botanistes, ou chez certains géographes physiciens qui étudient le relief, le climat, la végétation ou même un seul de ces éléments, en totale indépendance vis-à-vis de l'homme et de l'histoire de ses activités, acceptant ainsi l'idée que, dans un pays comme la France, il est légitime d'étudier le milieu " naturel " à l'exclusion de l'homnie. Lorsqu'on sait que c'est faux des savanes, du sahel ou même des forêts denses (l'exemple des orangers pseudo-sauvages du Paraguay le démontre), à plus forte raison cela l'est-il d'une contrée européenne. Mais on vit encore sur l'idée du paradis terrestre que dérange l'homme.

Pour un certain nombre d'autres personnes, le paysage comporte également l'espace urbaine Mais, en réalité, la notion ne devient opérationnelle que si elle inclut la perception qu'ont les hommes de la réalité. Or cette perception n'est pas innocente. Personne ne voit la même chose. La persoiinalité, la culture de l'observateur lui permettent ou lui interdisent de voir tel ou tel élément constitutif de la réalité. Au-delà de l'échelle individuelle, les groupes sociaux réagissent eux aussi de manière originale : une famille, une classe d'âge, une catégorie socioprofessionnelle, les habitants d'une région ou d'un même pays seront frappés par un aspect que n'auront même pas vu les autres. Il est à noter que la formation traditionnelle d'un géographe à la française ayant touché à la géographie physique et à la géographie humaine demeure probablement l'une des meilleures initiations à une lecture des paysages aussi impartiale que possible, hormis peut-être ce qui concerne l'harmonie des formes et des couleurs dont la perception n'est pas éduquée et varie en fonction de la sensibilité et de la culture personnelle du géographe. Cela n'implique pas pour autant unanimité ou constance des géographes quant à la définition L'i donner au mot paysage. Ainsi, l'édition de 1974 du Dictionnaire de la géographie de Pierre George (P.U.F.) indique : " Employé par certaines écoles géographiques étrangères pour désigner le milieu naturel synthétique, objet d'une géographie physique globale. Biogéographie : portion d'espace analysée visuellement. Le paysage est le résultat de la combinaison dynamique d'éléments physicochimiques, biologiques et anthropiques qui, en réagissant les uns sur les autres, en font un ensemble unique et indissociable en perpétuelle évolution... " Les différents niveaux spatiaux d'étude des paysages proposés sont la zone, le domaine, la région naturelle, le géosystème, le géofaciès et le géotope. On le voit, la place de l'homme est discrète. En revanche, dans son édition de 1984, ce même dictionnaire supprime tout le long développement biogéographique et indique simplement : " Le mot s'applique, suivant les auteurs, à un ensemble de signes caractérisant une unité géographique sur le plan physique ou humain. D'acceptioii originellement descriptive - mais déjà globale -, il a pris récemment une signification synthétique rassemblant l'ensemble des traits issus de la géographie naturelle et des apports des civilisations qui ont façonné successivement le cadre initial et sont entrés dans la conscience de groupe des occupants... "

Cela étant, la complexité de l'approche intellectuelle du paysage ne doit pas faire négliger son approche directe, concrète et sensuelle. Un certain nombre d'universitaires se sont consacrés depuis quelques années à l'étude théorique du paysage. Les modèles et les systèmes qui sont issus de ces réflexions atteignent un tel degré d'abstraction qu'ils sont parfaitement inutilisables, en particulier dans le domaine de l'aménagement (J.-C. Wieber, V. Berdoulay, pari-ni les francophones), De telles méthodes, i tiatigurées par les Aiigio-Saxons (méthode dite de Manchester, par exemple), ont donc fait long feu. Aussi savante et nuancée soit-elle, toute approche prioritairement quantitative du paysage oblige à passer à'côté de l'essentiel, qui est ineffable, et qui ne supporte que des méthodes pragmatiques plaçant le sensible au-dessus de tout. Une telle position qui peut apparaître comme trop empirique et approximative correspond aux voeux des sociétés occidentales rejetant idéologies et totalitarismes. Pierre Sansot s'est fait le défenseur en France de cette appréhension buissonnière des paysages : " Si la notion de paysage mérite d'être honorée, ce n'est pas seulement parce qu'elle se situe de façon exemplaire, à l'entrecroisement de la nature et de la culture, des hasards de la création et de l'univers et du travail des hommes, ce n'est pas seulement parce qu'elle vaut pour l'espace rural et pour l'espace urbain. C'est essentiellement parce qu'elle nous rappelle que cette terre, la nôtre, que nos pays sont à regarder, à retrouver, qu'ils doivent s'accorder à notre chair,

gorger nos sens, répondre de la façon la plus harmonieuse qui soit à notre attente. Le monde (et donc notre existence) vaut la peine d'être parcouru, aimé, salué, connu, reconnu. Il y a là un acte d'allégresse et d'allégeance à l'égard de ce que la bienveillante nature et la ferveur laborieuse de nos ancêtres ont su nous léguer. "

Une telle position respectueuse de l'homme, de sa culture, tant actuelle qu'héritée, représente en réalité un vaste courant mondial qui progresse dans les pays développés et qui pourrait peut-étre se rattacher aux idées de J'architecte Frank Lloyd Wright. C'est celle que défend toute une école de paysagistes : Bernard Lassus en France, Georges Neuray en Belgique, Appleton en Grande-Bretagne, Yoshio Nakainura et Tadahiko Higuchi au Japon.

Une genèse complexe

La formation d'un paysage résulte toujours d'un mariage entre ce dont une société hérite ou dont elle prend possession, et ce à quoi ses besoins et sa culture l'amènent à aspirer.

Une première cause de changement réside dans les transformations imaginées in situ. Généralement assez lentes, elles ne donnent pas lieu à des révolutions paysagères. C'est le cas, par exemple, des villes du Moyen Age qui évoluent de manière pragmatique (hormis certaines formes volontaristes comme les bastides en France), sans qu'une volonté forte et précise ne canalise leur croissance. Il en résulte une grande variété qui présente pour nous qui avons perdu l'habitude de ces processus spontanés un charme immense. Elles sont variées tout en témoignant de l'unité de la culture de leurs habitants. Les maisons d'une ville ont un air de famille, car leurs bâtisseurs avaient à peu près les mêmes besoins, la même culture, le même héritage, mais chacun d'eux avait aussi sa personnalité. Pour reprendre une comparaison anthropologique, c'est un peu comme les membres d'une même ethnie ; tous se ressemblent, mais, en même temps, chacun est bien différent de son voisin : homogénéité, mais pas uniformité.

On peut s'appuyer, pour illustrer le cas du paysage rural, sur un autre exemple : la naissance de l'openfield en Allemagne et dans le nord-est de la France ne s'est pas produite d'un seul coup, C'est progressivement que les communautés rurales ont découvert l'intérêt de l'assolement triennal réglé, avec vaine pâture. L'évolution s'est étalée entre le ix e siècle et le xviii e siècle.

Un deuxième processus de transformation d'un paysage est la diffusion d'une invention paysagère d'une région à l'autre. En général, cette diffusion imitative est plutôt lente. C'est le cas, par exemple, de la néolithisation de la planète, quelles que soient les cultures ou les formes d'élevage sur lesquelles elle s'est appuyée. C'est aussi celui de l'expansion du maïs en France à partir de son entrée au Pays basque au xvi e siècle. Il lui faut pratiquement un siècle pour parvenir en Bresse et en Alsace, à la vitesse moyenne d'un village par an, ce qui illustre parfaitement le phénomène de l'imitation après observation de la nouveauté chez son voisin, dans un espace où les voies de communication médiocres ne permettent pas des déplacements nombreux et rapides.

Le troisième processus, beaucoup plus rapide, est la planification autoritaire d'un style de paysage. Le nouveau paysage adopté par un pouvoir fort (religieux ou politique) est imposé à tout un espace. L'exemple romain est à cet égard l'un des meilleurs par son efficacité : ponts, routes, villes, maisons, etc., sont pratiquement les mêmes en Gaule, en Syrie, en Tunisie ou en Espagne. Une telle unification n'a pu être réalisée qu'en vertu de la foi extraordinaire des Romains en l'excellence de leur modèle, foi religieuse qui s'est donné les moyens politiques, militaires et techniques de la concrétisation. L'adoption du paysage par les peuples conquis, il faut l'ajouter, n'aurait jamais été aussi rapide que le démontre l'archéologie, si leur conviction de l'intérêt de ce modèle n'avait pas été emportée. Or, le moyen privilégié de cette diffusion, c'est la route. Lit remarquable qualité technique de la via romaine est au coeur de la compréhesion du paysage dans sa globalité.

Quelques siècles plus tard, c'est un processus analogue qui permet la diffusion rapide sur une aire immense et, de surcroît, mal desservie par les voies de communication, du modèle de la ville islamique, lequel est inséparable de l'exercice de la religion musulmane, Plus tard encore entrent dans la même catégorie la diffusion en Amérique latine du modèle ibérique de la plaza mayor, lointain héritage du forum romain et de l'agora grecque, celle de la place royale à la française et du château à la manière de Versailles dans toute l'Europe des Lumières, celle de l'urbanisme colonial européen sur tous les continents au xixe siècle et, plus récemment, celle des principes de l'architecture et de l'urbanisme internatioiiaux issus de la charte d'Athènes.

On voit qu'en définitive le paysage résulte de divers cheminements humains qui se croisent, parfois se complètent ou se contredisent sur une matrice, elle-même vivante, faite de terre, d'air, d'eau, de végétation et de faune. L'un est religieux au sens large et exprime le rapport entre les hommes et le sacré. Le deuxième, qui lui est souvent lié, est celui de l'imagination, du rêve, du sens esthétique. Vient ensuite celui de la vie sociale qui privilégie tour à tour le consensus, la lutte de groupes les uns contre les autres ou l'individualisme. Puis s'affirme avec force celui du pouvoir politique émietté ou centralisé, accepté ou contesté. Vient enfin celui des techniques, pragmatiques, académiques ou industrielles et uniformisantes."

Jean Robert Pitte - Dictionnaire de l'écologie - Encyclopedia Universalis - Albin Michel - P 951-955.